Avis sur : La Vie aigre, de Luciano Bianciardi

Rédigé en 1962, ‘La Vie aigre’ annonce la vague contestatrice de 1968. Tableau d’une Italie sclérosée de l’après-fascisme, ce journal de bord, largement autobiographique, évoque l’avènement d’une société de consommation qui ne comprend qu’un seul langage : celui de l’argent. Avec ironie et un talent descriptif remarquable, à la fois avisé et amusant, Luciano Bianciardi raconte la survie au quotidien, dans un monde où les progrès du capitalisme n’ont pas (encore ?) été contrebalancés par les avancées sociales. Des dizaines de mineurs tués par un coup de grisou, des clochards qui meurent dans les caniveaux pendant que les passants s’appliquent à ne pas les voir, et cette lutte quotidienne pour trouver les milliers de lires qui suffiront, tout juste, à se nourrir pour produire d’autres lires, dans une vie qui tourne en rond.

L’engagement politique n’est plus, il faut le repenser. La vie n’est plus, les gens sont des “ectoplasmes”, des fourmis au service d’une administration à l’aveuglement absurde, héritage toujours présent de la période fasciste.

Avec un ton interactif, donnant l’impression extraordinaire que Bianciardi construit son récit en fonction des réactions de son lecteur, ‘La Vie aigre’ offre quelques passages inoubliables d’absurdité. Absurdité qui trouve son paroxysme lorsque le héros se fait arrêter parce qu’il marche seul, lentement, en s’arrêtant et, qui plus est, “sans cravate”. Flâner conduit à la prison. Les diatribes sur le sexe omniprésent, ou plutôt son ombre, ou l’immersion dans un centre commercial que l’on croirait sorti des ‘Temps modernes’ de Chaplin, tracent les contours d’un monde mécanique et orwellien, sans goût ni odeur, sans humanité ni sentiments, où les gens ne vous parlent que si vous avez de l’argent à dépenser.

Une vie aigre, troublante, qui n’est pas sans rappeler la nôtre, 45 ans plus tard.

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