PASCAL : Les Provinciales

Voici une merveille. Ce n’est pas la première fois que les œuvres complètes de Pascal sont publiées, mais ici on trouve, dans un même volume parfaitement clair et aisément maniable, Les Provinciales et les Pensées, ainsi que la plupart des opuscules et la vie de Pascal par sa sœur. Édition qui n’exclut que les pages mathématiques sur les coniques, le vide, le triangle arithmétique, la machine à calculer et la roulette. Quant à l’Abrégé de la vie de Jésus-Christ, il s’agit d’un centon de citations des Évangiles et de références. Les Lettres à Mlle de Roannez (dont nous avons ici un fragment isolé) et la Lettre sur la mort de son père figurent, pour l’essentiel, dans les Pensées. De même, le Écrits sur la grâce sont issus de saint Augustin et de divers théologiens postérieurs. Sur tous ces textes, on se reportera évidemment aux admirables travaux de Jean Mesnard. L’appareil critique comporte une Introduction, dix notices, deux bibliographies, des notes d’édition, deux annexes dont des tables de concordance, un glossaire, deux index.

         Le génie de Pascal est tellement immense qu’il dépasse les fausses contradictions, s’élève tellement au-dessus des préjugés, des dénominations manichéennes, des systèmes fermés, des dogmes imposés, qu’il a pris des coups contradictoires, provenant de partout. Les catholiques l’accusent de jansénisme, voire de calvinisme, alors que les protestants le qualifient de catholique. Les chrétiens disent qu’il doute, et les athées qu’il est chrétien. Les papistes le traitent de gallican et les gallicans de papiste. Les rationalistes lui reprochent son fidéisme et les fidéistes son rationalisme. Les philosophes le renient pour son absence de concepts et les adversaires des philosophes pour son excès d’abstraction. Les moralistes croient noter qu’il n’avait pas de principes, et les immoralistes refusent son éthique. Les absolutistes s’indignent de son relativisme politique, et les libertaires stigmatisent son respect des lois. Descartes (qu’il vaudrait peut-être mieux citer non pas dans l’édition très difficile à consulter d’Adam et Tannery, mais dans celle d’Alquié, très accessible et parfaitement fiable), ne le croyait pas capable d’avoir écrit les traités scientifiques – ces livres de science –  qu’il attribuait à son père, Condorcet l’a abaissé, Voltaire, se sentant sans doute piqué au vif, a fait semblant de ne rien comprendre, Chateaubriand s’est contenté de raconter avec emphase ce qu’il avait fait, Valéry s’est essayé à son propos à un humour qui tombe à plat.

          Il me semble que la source principale de ces incompréhensions et malentendus réside dans le refus d’une anthropologie d’emblée universelle, d’une finesse, d’une souplesse et d’une pénétration inégalées. Chacun de nous reconnaît dans Pascal la source de sa grandeur, et se voit tenté de s’en glorifier, mais aussi, dans le même temps, la profondeur de sa petitesse et de sa misère, dont il ne peut qu’avoir honte. Cette coexistence définitive et indépassable de polarités antinomiques provoque chez beaucoup un vertige qu’ils tentent de nier en attribuant à celui qui a dévoilé la vérité de la condition humaine des erreurs ou des déviations diverses. Nietzsche, qui s’est toujours confronté à lui comme à son double opposé, donc interlocuteur privilégié seul à sa hauteur, a écrit : « Peut-être faudrait-il être soi-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que le fut la conscience intellectuelle de Pascal ».

PASCAL Les Provinciales -Pensées et opuscules divers , La Pochothèque, 1506 p., 27 €

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